“Still Alive”
Il est six heures du matin en ce mois de février et c’est bien la première fois que je traverse une frontière à pied, et cela me procure un vrai sentiment d’aventure. Je quitte Taba dans un taxi bondé, radio cassette à fond, et me laisse emporter tout à fait éveillée vers l’inconnu. Une route déserte file
au raz de l’eau, cernée à l’ouest par les montagnes du Sud Sinaï. De loin en loin, quelques cabanons plaqués sur un ciel pur, en face à quelques brasses, l’Arabie Saoudite. Seul un paquebot reliant la Jordanie partage la mer du ciel. Dehors, une étroite bande de plage, des hommes en robes et keffiehs, quelques chameaux, un porche monumental en bois ouvert sur un horizon de sable. La mer Rouge est turquoise, une ampoule se balance au dessus d’un billard, le vent apporte l’odeur de la mer et les chansons d’amour se perdent par les fenêtres ouvertes.
Terminus Tarabin, petit village côtier. Aïd, le chauffeur, me dit qu’il est bédouin, cela ne me dit pas grand-chose, mais suscite ma curiosité. J’accepte son invitation et m’installe chez l’un d’eux
à quelques kilomètres, dans l’unique cabanon posé au pied de l’eau. Amis et connaissances se succèdent, certains parlent quelques mots d’anglais, le soir ils font griller de beaux poissons et me convient autour du feu. Deux hommes, de passage, me proposent de les accompagner dans leur village, à une journée de piste d’ici, au milieu du désert. Ils sont joyeux et prévenants, fiers de me faire découvrir leur univers. Coincée entre eux sur la banquette avant d’un pick-up bringuebalant, la traversée me coupe le souffle.
Le village est une adition de maisons éparses, posées sans logique apparente. Basses, rectangulaires, toits de tôle ondulée, courettes extérieures. Quelques poteaux électriques. Pas de cafétéria ni de gare routière, pas même un commerce. Ici on est invité ou on est perdu. J’ai un petit frisson à l’idée d’être ainsi démunie de mon libre arbitre.
Mais l’accueil est impressionnant. Les femmes effleurent de la main les fronts inclinés des hommes, puis me saluent d'une poignée de main posée aussitôt sur le cœur. La nuit est tombée, en quelques secondes, un bout de toile cirée à même le sable, un plat commun de riz et mouton, un gobelet qui fait le tour de l'assemblée, et entourée de quelques hommes qui nous ont rejoints et qui parlent un langage que je ne comprends pas, je me sens à mon aise et heureuse. C’est le début d’une longue histoire d’amour entre ces gens et moi, entre ce pays et moi.
« 56 000 kms de rien » écrivait Loti, la Khâla, le pays vide deviendra mon éden, ma seconde famille. Plus tard je parcourrai ce désert du golfe d’Aqaba au golfe de Suez, de Rafah à Dahab, d’Abu-Zenima à Naqhl, de Sarabit à Ras Abu Galum.
Jour après jour je photographie mon voyage. Ce qui advient, ce qui m’entoure, ceux que je croise.
Mes décors sont le désert, nos déplacements, les escales. Mon fil d’Ariane ce sont eux.
Je photographie ceux qui m’invitent, ceux qui demandent, tous ceux qui posent. Ils sont au cœur
de ce projet. Les gestes, les rires remplacent la parole. Le temps est différent, les gens également. L’été est chaud. D’une ombre à l’autre, on aspire chaque courant d’air, chaque vague de vent.
On vit au présent et je ne sais plus quel jour nous sommes.
La photographie est une rareté pour eux et mon appareil ne les laisse jamais indifférents.
Une joyeuse complicité s’installe. Les hommes plaisantent dans des poses lascives, les femmes font voler leurs voiles noirs brodés de perles flamboyantes. Le générateur tourne quelques heures par jour, et le cheik possède une télévision à antenne parabolique, installée sous les étoiles. Tout le monde en profite, une ampoule nue vacille au-dessus de l'écran, on zappe, foot, concert en direct d'Arabie, mélo égyptien, CNN, on rit.
Certains n’ont jamais vu d’étrangère, on réclame ma présence. Devant tant de nouveauté, de surprises, de bienveillance, je rentre dans le rythme, je me fonds. J’obtiens la confiance des femmes qui se livrent dans leurs décors intimes. Dans leurs robes vives, entre une pendule en forme de cœur et un palmier stylisé sur le mur, les bédouines posent avec tout le sérieux et l'attention qu'une expérience nouvelle exige. Elles fument, soulevant d’une main le voile.
J’aime ces gens gais, curieux qui posent consentants. Avec délectation.
Alors, entre réalité et fiction, je photographie le voyage intérieur, je témoigne de mon expérience, suivant le fil de mon aspiration, où jeu et mise en scène nous réunissent, au-delà de nos propres cultures, pour un moment de bonheur partagé.
A chaque retrouvaille, je suis accueillie par ces mots : « still alive ! »
Ces photographies sont l’illustration de l’humour, de l’enthousiasme, de la modernité d’un peuple
méconnu. Oublié, menacé, mais vivant.
Scarlett Coten
BIOGRAPHIE:
Après des études à l’Ecole Nationale de la Photographie d’Arles, Scarlett Coten s’installe à Barcelone, puis à Paris. Elle aime les voyages propices à l’abandon, la découverte et l’introspection, alternant travaux au Leica et appareils en plastique, couleur et noir et blanc. De 2000 à 2002, elle réalise: « Still Alive », sorte de carnet de route onirique à travers le désert du Sinaï qui montre au travers des détails le passage entre tradition et modernité. Une plongée dans l’Egypte méconnue des bédouins dont elle nous livre des images pleines d’humour et de tendresse. Son approche intimiste de la réalité du nomadisme se poursuit en Camargue avec la série « Cameleon Caravans, le voyage immobile », portraits de caravanes en bord de mer qui témoignent d’une tradition populaire « moderne », rituel saisonnier profane et hors-la-loi dans le sud de la France. Suivent : « Cocoon Cockpit », suite de paysages saisis depuis un premier plan d’excentriques tableaux de bord, aux allures de voyage perpétuel et « Empty Spot », collection de décors hétéroclites momentanément désertés où l’absence exprime obstinément la présence, comme une poésie de l’interstice. Parallèlement, depuis ses premières photographies en noirs et blancs et, plus récemment avec ses « Holga », elle ne cesse de questionner la fiction et ses diverses représentations. Entre illusions et apparences, mémoire et imagination, elle construit de courts « récits » fantaisistes, « histoires » sans dénouements dont «Un pied dans l’Eden », est une suite de diptyques où le réel se lit comme une fable.
TRAVAUX REALISES :
2000-2002 : « Still Alive », exposé dans les galeries de la Fnac, à Biarritz et FotoEspana, ce travail est récompensé par le « Humanity Photo Award » en 2004 à Beijing en Chine. Couverture du best-seller égyptien : « L’immeuble Yacoubian », Actes Sud.
2000-2002 : « Cameleon Caravans, le voyage immobile », portraits de caravanes en bord de mer.
2000-2004 : « Cocoon Cockpit, le voyage perpétuel », du Moyen-Orient à l’Amérique Latine et l’Asie. 2002-2004 : « Bords de Mers », publié en portfolio dans le « Monde 2 » en Juillet 2004.
2004-2006 : « Empty Spot »
En 2006 : j’acquiers un appareil moyen format en plastique, et réalise en Argentine : « Travelling up » un voyage dans les Andes.
2007-2008 : « Plastic Bloom »
2008 : « Un pied dans l’Eden » .
2009 : « Moroccan Cheap shoots ».
EXPOSITIONS PERSONNELLES :
-Arles Off : « Short Stories » et « My Beautiful Beauduc », Juillet 1997
-Biarritz, Festival international de la photographie et du voyage : « Welcome to Sinai », Mai 200
-Paris, Mc Cann Erickson : « Cocoon Cockpit », Juin-Juillet 2002
-Madrid, Festival Foto Espana : « Welcome to Sinai », Juin, Août 2002
-Galeries Fnac : « Welcome to Sinai », de Septembre 2001 à Septembre 2005, Paris, Barcelone, Alicante, Marseille, Lyon, Toulouse, Perpignan…
EXPOSITIONS COLLECTIVES :
-Milan et Turin : « La Collection Photographique de la FNAC », Printemps 2002
-Paris : La Conciergerie : « La Collection Photographique de la FNAC », Mois de la Photo 2004
-Guangzhou, Chine, Guangdong Museum of Art : « Bedouin Tribes », Novembre 2004
-Aichi, Japon, Pavillon des Nations Unies : « Bedouin Tribes », Aout 2005
-Paris, Maison de l’Unesco : « Bedouin Tribes », Septembre 2005
-Paris, Galerie Sit Down : “Empty Spot », Mars 2006
-Paris, Jour et Nuit Galerie : « Un Pied dans l’Eden », Parcours Photographique Parisien, Juin 2008
COLLECTIONS :
- Galeries Fnac
- China Folklore Photographic Association, Beijing, Chine
PRIX :
« Humanity Photo Award », Chine, 2004
Depuis mon installation à Paris en 1998, je publie dans la presse nationale et internationale des sujets « Reportages », « Voyages », « Art de Vivre » ou « Mode ». (Elle, Marie-Claire, Le Monde, Figaro Magazine, VSD, Libération, Courrier International, Grands Reportages, AD…)
Scarlett Coten, 58 boulevard de la Libération 94 300 Vincennes
mob : 00 33 (0)6 61 64 00 43 ; e-mail : scarlettcoten@gmail.com
SCARLETT COTEN
STILL ALIVE